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Ruptures de rythme

La perception individuelle du temps si elle s’inscrit dans une dimension sociale, dépend également de la psychologie de chacun. L’un des facteurs clés de cette perception est,  selon de nombreux psychologues, la perspective temporelle (orientation vers le passé, le présent ou le futur). Les cassures de rythmes telles que  le passage à la retraite ou la prison, obligent l’individu à se créer un nouvel emploi du temps et révèlent ainsi la perspective temporelle de chacun.

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La retraite

 retraite1.jpgUne étude a été menée à ce sujet par le DMSP (Dauphine Marketing Stratégie Prospective) en avril 2006. Les chercheurs définissent le départ à la retraite comme un événement charnière au sein d’une période de la vie qui en comporte un certain nombre (naissance des premiers petits-enfants, fin du remboursement du prêt contracté pour l’achat de la maison, etc.).

Lors du départ à la retraite, les sujets ont, pour la première fois, la pleine disposition de leur temps, avec tout le loisir de l’utiliser comme bon leur semble. L’étude du DMSP a démontré que la réorganisation de l’emploi du temps après le départ à la retraite variait en fonction de l’orientation  passé/présent/futur. ne réagit pas de la même façon après cet événement.

 Il existe d’après cette étude quatre « types » de départs à la retraite, les trois premiers correspondant chacun à une orientation dans le temps :

. La retraite « retrait » : la vie active constituait une part importante de la vie de l’individu, il n’arrive pas à « réorganiser » son emploi du temps. Il a tendance à se remémorer un passé plutôt idéalisé et ne fait pas de projet pour l’avenir. Sa vie est « derrière lui ». L’individu est clairement tourné vers le passé.

.La retraite « nouvelle vie ». Le retraité profite de son temps libre pour s’engager socialement plutôt qu’économiquement. Il continue de vivre en société et de faire des projets. La retraite représente pour lui l'occasion de travailler réellement « pour lui ». Il est clairement tourné vers le futur.

.La retraite « repos ». L’individu est centré, replié sur lui-même, et profite de la retraite pour prendre du « bon temps » sans songer à l’avenir. Il ne prend pas la peine de faire des projets à long terme, n’ayant pas envie de mourir durant la réalisation de ce projet. L’individu reste résolument fixé sur le présent.

.Enfin la retraite « continuité » représente le refus de considérer le départ à la retraite comme un changement de vie. La retraite est perçue comme « une reproduction de la vie active ». Le retraité considère que cette nouvelle partie de sa vie n’amène pas de grands changements.

 La rupture de rythme que représente la retraite n’est pas anodine, au contraire. Elle peut être vécue comme traumatisante (cf la retraite « retrait »), voire niée (cf .la retraite  « continuité »).  C’est pourquoi des stages de « préparation à la retraite », visant à « accompagner » les futurs retraités ont été mis en place.

 Une autre rupture de rythme, forcée, celle-là, est également source de traumatismes.

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La prison

prison.jpgDans notre société, le temps est perçu en fonction de ce qu’on en fait, c’est ce qui a entraîné la planification excessive et « l’ultra-remplissage » des emplois du temps. C’est aussi ce qui est à l’origine de la « retraite nouvelle vie » d’une part, et de la « retraite retrait » d’autre part.  Or, la prison est précisément le lieu où, qu’importe notre façon de l’employer, le temps ne passera pas plus vite pour autant.

En effet on supporte aisément des horaires imposés lorsqu’ils nous rapportent quelque chose, ou qu’ils sont un palier vers un temps plus disponible. Cependant, le temps passé en prison, lui, n’est pas un palier, il est une punition :

« Infliger à l’homme du temps à tuer, voilà la définition de l’enfermement. Et parler de la journée carcérale, c’est parler d’une journée différente même de la journée normale la plus banale, celle où se font les choses aussi sous le mode répétitif qui est l’ordinaire d’une journée ordinaire, mais en vue de réaliser l’avenir, fut-il médiocre. La journée carcérale, elle, est une journée entre parenthèses : elle n’appartient pas au temps social, et comme telle elle est abstraite ou fictive : temps sans contenu que l’on traîne comme un boulet immatériel ou, ce qui revient au même, dont on est à soi-même le seul contenu, durée où l’on dure en s’endurant. » (Claude Lucas).

Selon certains anthropologues, comme Eric Chauvier, la difficulté de réinsertion vient précisément de cette exclusion temporelle que constitue la prison. Pour lui, le détenu, une fois libéré, sera tenté de « rattraper son retard » par rapport à la société de manière violente. « Du présent figé de la cellule, il passe à l’hyper-présent du hold up » (Eric Chauvier). Il explique en outre qu’instaurer une « transition » entre le temps de la prison et le temps de la société pourrait être salutaire pour éviter les récidives.

Ces exemples illustrent bien à quel point la perception du temps est impalpable puisqu'elle relève d'un mariage entre une réalité physique, une approche de société et une perception individuelle, la perception individuelle dépendant du vécu de chacun, de son lien avec la société et de l'instant présent.

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